Nombre total de pages vues

mercredi 19 octobre 2011

Tunisie : "des élections primordiales pour la suite du printemps arabe"

DECRYPTAGE - Neuf mois après avoir renversé Ben Ali, les Tunisiens se rendent aux urnes dimanche pour élire leur Assemblée constituante. Quels sont les enjeux du scrutin, dont les islamistes d'Ennahda sont favoris ? Les réponses de TF1 News avec Pierre Vermeren, maître de conférences à Paris I.

Pierre Vermeren, spécialiste du Maghreb contemporain, est maître de conférences à l'Université de Paris I. Il est notamment l'auteur de Maghreb : les origines de la révolution démocratique (Editions Pluriel).

TF1 News : 12.000 candidats, plus de 1.600 listes et pourtant seulement un peu plus d'un Tunisien sur deux s'est inscrit sur les listes électorales. Pourquoi cette relative désaffection ?
Pierre Vermeren :
Il n'y a jamais eu de démocratie en Tunisie. Or, dans n'importe quel pays, la démocratie s'apprend. Son héritage est long à construire. Et, aujourd'hui, la Tunisie part de zéro puisque l'école n'a jamais inculqué de culture civique. Si la révolution était démocratique pour les élites, pour le peuple, il s'agissait surtout d'une révolte contre l'humiliation infligée par le régime de Ben Ali (corruption, chômage, mainmise d'un clan sur l'Etat...).

Les ruraux et les classes populaires urbaines sont donc incrédules sur ce nouveau gouvernement des élites qu'ils ne connaissent pas bien et en lequel ils n'ont pas forcément confiance. En ricochet, ils ne se sentent pas forcément concernés par ces élections puisque leur priorité, c'est toujours de trouver un travail ou de nourrir leur famille dans une situation économique difficile. Impossible de leur reprocher. Et n'oublions pas non plus que la liberté, c'est aussi celle de ne pas s'inscrire. L'une des tâches du prochain gouvernement sera notamment de transmettre une responsabilité civique.
TF1 News : Vous parlez d'une situation économique difficile. Elle n'a pas évolué depuis la chute de l'ancien régime ?
P.V. :
Non. Et d'ailleurs, elle ne s'améliorera pas fondamentalement non plus dans les mois à venir. Le chômage, notamment des diplômés, ne sera pas résorbé du jour au lendemain. Il faut qu'un cercle vertueux de créations d'entreprises s'installe. Il passera par l'arrivée massive de capitaux européens ou du G20.
                                                     
TF1 News : Ennahda, le parti islamiste, est favori. Pourquoi ?
P.V. :
C'est une force politique ancienne qui existe depuis plus de 30 ans. Ben Ali avait fait croire, entre autres, qu'il avait éradiqué l'islamisme en mettant en avant le mythe d'une croissance forte. Or même si ses cadres avaient en effet été éliminés -un fait qui bénéficie, à juste titre, à Ennahda-, l'islamisme politique en lui-même n'avait jamais disparu. Aujourd'hui, Ennahda, principale puissance militante, touche presque un quart de la population tunisienne grâce à ses réseaux et à son côté communautaire.

Comme les Tunisiens veulent plus de justice et moins de corruption, le cadre religieux semble rassurant. Et  il implique un gouvernement islamiste, perçu comme plus moral. La situation économique joue évidemment aussi en faveur d'Ennahda. Comme presque partout, la croissance faible favorise ceux qui ne sont pas liés aux élites urbaines traditionnelles, qui dirigent à Tunis depuis janvier. Même s'il était impossible de faire des miracles en neuf mois, les plus pauvres peuvent le reprocher au gouvernement transitoire.  Quoi qu'il en soit, la victoire annoncée d'Ennahda est le prix à payer pour sortir définitivement de l'ancien système. 

"C'est intérêt d'Ennadha d'être modéré"

TF1 News : Face aux craintes qu'engendre Ennahda, Rached Ghannouchi, son leader, affirme que son parti est le pendant tunisien de l'AKP  en Turquie (ndlr : l'AKP est la formation au pouvoir à Ankara. Elle se revendique d'un islamisme modéré).
P.V. :
Cette déclaration n'est pas seulement une posture, c'est aussi l'intérêt du parti d'être modéré. Les islamistes savent qu'ils font peur et que pour avoir les crédits internationaux, il faut être modéré. Ils ont aussi vu que le Hamas, bien que vainqueur des élections palestiniennes en 2006, avait ensuite été marginalisé sur la scène diplomatique. Rached Ghannouchi utilise donc l'image de l'AKP puisque la Turquie est le seul pays où l'islamisme politique fonctionne. Elle garde par exemple de bonnes relations avec les Etats-Unis et l'Union européenne.

Mais Rached Ghannouchi ne représente pas forcément le point de vue de tout le parti. Ennadha est aujourd'hui divisé entre les partisans d'un islamisme moderne et les idéologues proches des Frères musulmans. Sur ce point, le résultat des élections sera primordial : si Ennahda obtient la majorité absolue dans l'Assemblée, le risque de surenchère islamique est réel. S'il ne dispose que d'une majorité relative, il devra composer.

TF1 News : Les incidents de fin de campagne ont été attribués aux salafistes (ndlr : islamistes extrémistes). Ont-ils des liens avec l'aile dure d'Ennahda ?
P.V. :
Non, les salafistes, minorité très agissante, se situent clairement en dehors d'Ennahda. Leur interdiction de présenter des candidats a d'ailleurs été validée par Ennahda. En revanche, les manifestants qui ont créé les incidents ont probablement reçu le soutien des milices proches de l'ancien régime afin de faire dérailler le processus. 

"Les anciens du régime Ben Ali sur des listes d'indépendants"

TF1 News : Peut-on attendre des alliances entre partis laïcs pour faire barrage à Ennahda ?
P.V. :
Il faut prendre avec précaution le terme "laïc". Certes, il y a des laïcs parmi ces partis, mais la laïcité reste minoritaire  dans le pays. Dans l'ensemble, ce n'est pas l'idée dominante. Il est très probable que la prochaine constitution ne sera d'ailleurs pas laïque.

Le Parti démocrate progressiste (PDP), classé au centre-gauche, d'Ahmed Néjib Chebbi représente essentiellement la bourgeoisie de Tunis et est implantée dans les grandes villes. Ettakatol (forum) de Mustapha Ben Jaafar est quant à lui plus à gauche. Mais c'est peut-être le Congrès pour la République (CPR) de Moncef Marzouki, qui devrait être la 4e force du pays, qui aura un rôle pivot lors des négociations. Attaché aux droits de l'homme, il est aussi proche des islamistes.

TF1 News : Quid des anciens du RCD, le parti de Ben Ali ?
P.V. :
Quelques anciens dignitaires de l'ancien régime, comme l'ancien ministre de l'Intérieur Kamel Morjane, ont créé des petites formations qui ont été légalisées. Mais beaucoup d'ex-apparatchiks se présentent probablement sur les listes d'indépendants (ndlr  : 800 sur 1600). Les sondages leur prédisent un faible score au niveau national. Mais il est possible qu'ils obtiennent quelques élus localement grâce à leurs réseaux, toujours présents.
exergue "En cas d'échec, une excuse pour les régimes toujours en place" 

TF1 News : Le choix d'une proportionnelle intégrale pourrait conduire à une instabilité politique.
P.V. : C'était nécessaire. Plus de 110 partis se présentent : il fallait que tous aient une chance et que l'Assemblée constituante soit une réelle photographie de la vie politique. Et puis l'éclatement sera relatif. Seules une quinzaine de partis auront des députés. Il était difficile de faire autrement après un régime autoritaire, d'autant plus qu'un scrutin majoritaire aurait amplifié la victoire annoncée d'Ennadha.

TF1 News : La Tunisie a lancé les "révolutions arabes". Elle lance aujourd'hui le temps des "élections arabes".  Va-t-elle donner le ton une nouvelle fois ?
P.V. : Oui. C'est le premier round de la deuxième étape. Ces élections sont une expérience capitale, à court, moyen et long terme, pour les Tunisiens, pour les autres pays de la région et même pour la politique arabe de la France. Si tout se passe bien, avec une transition démocratique effectuée sans surenchère religieuse, cela aura un rôle important pour les prochains scrutins, dès le mois prochain en Egypte et au Maroc. A l'inverse, si cela se déroule mal, les régimes autoritaires toujours en place en profiteront pour brandir une nouvelle fois la menace islamiste. 

mardi 18 octobre 2011

Elections en Tunisie : pourquoi nous voterons moderniste

LE PLUS. Dimanche 23 octobre - mais dès le 20, 21 et 22 pour les ressortissants vivants à l'étranger - les Tunisiens voteront pour élire leur Assemblée constituante (qu'est-ce que c'est ?). Hakim Bécheur, médecin et coordonnateur de la campagne du pôle démocratique et moderniste-France Nord, explique pourquoi il a choisi ce camp.

Dans quelques jours, la Tunisie vivra les premières élections libres de son histoire. Nous Tunisiens et Tunisiennes vivant des deux côtés de la Méditerranée, conscients de l’importance de l’enjeu, exhortons tous nos compatriotes où qu’ils se trouvent à exercer leur devoir électoral pour faire valoir leurs droits à une vie meilleure.

Nous souhaitons, pour notre part, en hommes et femmes libres et responsables, apporter notre soutien sans faille à tous les candidates et candidats des listes du pôle démocratique et moderniste (PDM-El Qotb), et en particulier à celles de France Nord et France Sud, dont nous avons pu mesurer et apprécier l’enthousiasme et la sincérité de l’engagement.

En effet, le Pôle qui regroupe plusieurs partis politiques progressistes, ainsi que des collectifs citoyens et des personnalités indépendantes, a su mettre de côté les considérations personnelles ou partisanes pour servir l’intérêt de notre pays. Et ce dans le seul but de voir renaître une Tunisie ancrée dans un passé plusieurs fois millénaire, héritière du réformisme moderniste des penseurs, des dirigeants et des acteurs politiques Tunisiens du XIXe et du XXe siècle, ouverte sur l'extérieur tout en refusant toute relation de dépendance, démocratique et pleinement insérée dans la modernité politique.

Les principes constitutionnels qui seront défendus par les députés du PDM reposent sur l'instauration d'un régime républicain fondé sur la souveraineté populaire et la séparation des pouvoirs. Tous les droits et toutes les libertés seront garantis aux citoyens et aux citoyennes, en particulier les libertés de conscience et d'opinion, ce qui implique la séparation des sphères politique et religieuse. Dans la Tunisie démocratique, aucune idéologie à base religieuse ne pourra se prévaloir d'une légitimité supérieure aux lois de la république.

Il n'est pas non plus de démocratie sans égalité. C'est pourquoi la nouvelle constitution devra inscrire explicitement l'égalité totale des sexes au nombre de ses principes et créer les outils pour la faire appliquer. Plus largement, elle interdira tout type de discrimination fondée sur la couleur de peau, la religion ou tout autre type d'appartenance.

Sur le plan économique et social, il faudra se doter des moyens de mettre fin aux déséquilibres qui minent la cohésion du pays et maintiennent une partie de la population dans la pauvreté et le sous-emploi. L'Etat devra retrouver son rôle, non seulement de régulateur, mais d'initiateur d'une politique économique fondée sur la recherche du bien commun. De nouvelles orientations de développement socialement équitables et écologiquement durables devront être mises en œuvre.

Les candidats du PDM se présentent confiants devant les électeurs, sûrs que l'immense majorité des Tunisiens et des Tunisiennes veut se prémunir contre tout retour possible d'une forme ou une autre de dictature, et souhaite jouir pleinement de tous les droits politiques et sociaux dignes d’une véritable société de citoyens. C'est cette Tunisie là qu'ils contribueront à édifier à partir du 24 octobre.

Tunisie: de la révolution à la constitution

A moins d'une semaine des premières élections démocratiques de son histoire, la tension monte en Tunisie entre les islamistes et les laïques. Si certains observateurs n'excluent pas une instrumentalisation des fondamentalistes par les pétromonarchies, les acteurs du printemps arabe rappellent que ces élections à la Constituante sont d'abord la poursuite de la révolution démocratique. 


A chaque jour sa manifestation. Après la diffusion du film Persepolis sur Nessma TV, près de 300 salafistes s’étaient regroupés pour attaquer le siège de la chaîne. Le 11 octobre, le président de la chaîne privée tunisienne, Nebil karoui,  présentait  ses « excuses » pour une séquence du film  où Dieu est représenté, ce que proscrit l'islam.
Après l’occupation des rues par les barbus, les laïcs n’ont pas tardé à riposter.
Une contre-manifestation réunissant entre 3.000 et 5.000 manifestants a descendu le boulevard Mohamed V, une des principales artères de la capitale, en entonnant à plusieurs reprises l'hymne national ou criant « Ataqni » (Lâchez moi les baskets).
L’appel avait été lancé depuis plusieurs jours sur les réseaux sociaux : « Ceux qui défendent la liberté d’expression et l’Etat laïc : rendez-vous dimanche à 13 heures à la Place Pasteur de Tunis. Message reçu ».
Les journaux tunisiens consacrent tous leur couverture à l’élection, le tractage s’intensifie, la tension monte, aucun leader de parti n‘a pourtant cru bon de se mêler à la manifestation. « Mais où sont-ils passés, ces leaders si attachés aux valeurs de la laïcité et de la modernité ? »  se demande le site tunisien Kapitalis. Seul le Pôle démocratique s'est insurgé dès le début contre les violences visant Nessma TV, les autres préférant ménager les éléments conservateurs de l'électorat.

Plus de 1600 listes et 10000 candidats

Si les 217 élus de l'Assemblée nationale constituante auront pour principal mandat la rédaction d'une nouvelle constitution tunisienne, ils devront aussi mettre en place un nouvel exécutif et légiférer pendant la période transitoire avant de nouvelles élections politiques. Et à travers la Constituante, c’est aussi un peu du statut du prochain régime qui se joue. Laïc, religieux, civil ? 
Quasiment interdit sous Ben Ali, le militantisme islamiste relève autant de l'adhésion au discours ultra-moralisateur du parti que de l'expression d'une liberté politique après des dizaines d'années de répression.
Crédité d’un bon score – entre 20 et 30% selon les sondages-, l'adhésion populaire que recueille le parti islamiste Ennahdha reste en grande partie mystérieuse. 
Le parti ne pourra pour autant pas obtenir la majorité. Le mode de scrutin choisi et la multitude des acteurs -plus de 1.600 listes et 10.000 candidats-  favorisent la dispersion des suffrages et la multiplication des débats au delà de la question de la nouvelle constitution.
Certains partis parviennent néanmoins à se démarquer notamment le Parti Démocratique Progressiste (nationaliste, radical de gauche), dont le leader affirme vouloir s’inspirer du modèle de la révolution espagnole contre le Général franco.

Pour Ahmed Ibrahim, le secrétaire-général du mouvement Ettajdid, le « renouveau de la gauche tunisienne », les organisations laïques doivent unir leurs forces pour créer un contre-poids au parti islamiste Ennahda, donné comme favori pour l’élection du 23 octobre.
« Aujourd'hui en Tunisie, il y a une mouvance moderniste qui cherche à renforcer les libertés et les valeurs progressistes », déclare-t-il dans une interview à Reuters. « Il y a une seconde mouvance qui souhaite utiliser les sentiments religieux du peuple et qui tente d'imposer un certain contrôle et un mode de vie bien spécifique ».

Une instrumentalisation des fondamentalistes par les pétromonarchies

Chercheur à l’Institut français du Proche Orient de Beyrouth, Vincent Geisser estime pour sa part que « le processus de transition politique en cours en Tunisie a révélé de très nombreux clivages politiques mais aussi sociétaux concernant le rapport aux mœurs et aux valeurs. Toutefois, l’on commettrait une erreur d’interprétation, si l’on réduisait ces clivages à une opposition frontale entre islamistes et non islamistes car la société tunisienne est beaucoup plus complexe que cela. A l’heure actuelle, il n’existe pas en Tunisie une partie de la société qui serait « laïque » et l’autre qui serait « islamique » ou « islamiste ». Le pays n’est pas divisé en deux camps idéologiques. De ce point de vue, la Tunisie n’a jamais connu une laïcité d’État comparable à l’expérience kémaliste en Turquie ».

Le chercheur n’exclut d’ailleurs pas une instrumentalisation des éléments les plus radicaux par les pétromonarchies « qui redoutent par-dessus tout la démocratisation de la Tunisie qui pourrait constituer un extraordinaire modèle de liberté pour l’ensemble du monde arabe ».

Face au risque de noyautage politique, ceux qui sont descendus dans la rue, n’oublient pas, tel le blogueur Azyz Amamy, de rappeler que ces élections constituantes sont d'abord et avant tout le produit d’une révolution démocratique : « Je refuse d’avoir perdu une bonne partie de ma vie en vain. Je refuse que l’on rate ces élections. Je refuse de comprendre ceux qui étaient à mes côtés dans la rue à demander la Constituante, et qui appellent maintenant à son boycott, par « révolutionnisme » ou par « gauchisme enfantin ». Ces élections sont la mission la plus révolutionnaire. Vous savez pourquoi??? Parce que de la Constituante commencera à jaillir notre nouvelle Tunisie. Mais, camarades, amis, frères ou même aliens si vous le voulez, ça ne va pas finir aux élections. Nos martyrs sont morts à cause de l'ancien système, ne les laissons pas tomber, abolissons le système. N'avons-nous pas dit « le peuple veut l'abolition du système » ? C'est par la Constituante qu'on réussira à le faire tomber ».
Ce n'est qu'un début...

L’hymne rassembleur du PDM fait un tabac

Il y a ceux qui divisent et ceux qui rassemblent. La chanson créée par Mohamed Ghadhab pour le Pôle Démocratique Moderniste (PDM), est de celles qui rassemblent et a fait le tour des réseaux sociaux sur internet.

On l’entonne partout et elle n’est plus une chanson, mais un hymne. Et si elle n’appartenait pas à une formation politique, elle aurait pu être sacrée chanson de l’année diffusée dans toutes les radios et les télés.

Cette chanson, de deux minutes, n’a pourtant pas coûté grand-chose à ses créateurs : 670 dinars, beaucoup d’humour et une montagne de volonté.
Derrière cette création, intitulée Samaâ soutek (fais entendre ta voix), une pléiade d'artistes et de citoyens ont bénévolement participé à la réalisation du clip, prouvant ainsi leur engagement et leur soutien à Al Qotb et aux valeurs qu’il défend. 



lundi 17 octobre 2011

Les Tunisiens crient haut et fort leur liberté et leur citoyenneté

C'est au rythme de la musique traditionnelle de Boussaâdia, que la marche pacifique "A3ta9ni" (signifiant lâche moi) a démarré dimanche 16 octobre 2011 de la Place Pasteur. Quatre à cinq mille personnes de différents âges ont participé à la manifestation. On y trouve des jeunes lycéens au look stylé mais également des hommes et des femmes à la soixantaine portant des drapeaux tunisiens et des parapluies noirs avec des illustrations et des inscriptions de slogans traduisant l’esprit et l’objectif de la marche : liberté, liberté d’expression, non à l’extrémisme, non au salafisme. Contrairement à ce qui a été dit, dans certains réseaux sociaux, la manifestation a vu la participation de personnes appartenant à toutes les couches sociales.

Des manifestants appartenant à des partis politiques dont notamment le Pôle démocratique (PDM), Afek Tounes, Doustourna étaient de la partie, mais aussi des artistes, accompagnés de leurs enfants avec du scotch sur la bouche comme signe de protestation contre la dictature sous toutes ses formes. La manifestation n’était pas pour autant politique et ces militants ont rapidement caché leur appartenance partisane. N’étaient visibles que les drapeaux tunisiens.
Tous étaient présents pour crier haut et fort leur appel à la liberté d'expression, à l'instauration d'un Etat civil et pour dénoncer toutes sortes de pratiques pouvant mener la Tunisie vers une "pensée unique" et "arriérée".

Cette marche, qui a débuté à 13h28 avec un rassemblement de près de 300 personnes à la Place Pasteur s’est dirigée, ensuite, vers la place des Droits de l'Homme en passant évidemment par l'avenue Mohamed V. La foule, qui grossissait au fur et à mesure qu’elle avançait, était bien encadrée et contrôlée par les forces de l’ordre. Pourtant l'un des organisateurs a signalé n'avoir eu aucune autorisation écrite de la part du ministère de l'intérieur. C'était uniquement un engagement verbal à soutenir la manifestation, si elle demeurait pacifique ! Et elle l’était de bout en bout.
Les réactions des passants étaient diverses. Certaines voitures klaxonnaient en signe de soutien à la marche, d'autres passaient sans faire attention à ce qu'on scandait.

A peine arrivés devant le siège de Nessma TV, les manifestants, atteignant le nombre de deux mille environ, se sont arrêtés pour entonner, d'une seule voix, l'hymne national et crier "Libres, libres... et pas non-croyants ! Nous sommes tous musulmans !".
Tout se déroulait à merveille quand une dizaine de personnes, dont une femme voilée, se sont mis en première ligne, portant une pancarte sur laquelle on lisait "A bas le capitalisme, à bas l'impérialisme". "Cette tranche de la population ne représente pas la Tunisie, ce ne sont qu'un groupe de bourgeois ayant profité de l'ancien régime pour s'enrichir ", criait Fatma, la femme voilée.
On entendait à peine "Allahou Akbar" en provenance de la deuxième ligne de la manifestation quand la police intervenait rapidement pour emmener l'homme en question jusqu'à leur fameux panier à salades, entouré de journalistes et cameramen. C'était la jeune voix d'un homme, la vingtaine, tenant entre les mains une banderole avec le logo d'Ennahdha. Juste ensuite, l’hymne national a pris le dessus pour être entonné à plusieurs reprises. 

La marche a vite repris en direction de la place des Droits de l'Homme, avant d'être stoppée par les forces de police, demandant à céder le passage aux voitures, ce qui a contraint les manifestants à revenir sur leurs pas, jusqu'à la place Pasteur.
Une autre jeune femme voilée, la vingtaine, est intervenue près du siège de Nessma TV, tenant à la main une pancarte appelant à la liberté d'expression et de religion, mais elle a été, également, refoulée de la marche sous les cris et hurlements de certains manifestants : «Votre place n'est pas ici... Faites votre manifestation le vendredi!".
Pourtant, des femmes voilées ont bien participé à la manifestation, en signe de soutien à la liberté et sans sortir du lot.
On signalera également ces slogans brandis contre les « valets des Saoudiens », les « valets du Qatar et des pétro-dollars » ou encore cette pancarte Tunisie 1 – Qatar 0.


dimanche 16 octobre 2011

Tunisie. Après les «barbus», les laïques en parade…


5.000 personnes ont défilé dimanche dans l’avenue Mohamed V de Tunis pour défendre la liberté d’expression et un Etat laïc. Quelques mises en scène, mais pas de gros incidents à signaler... 

Deux jours après les manifestations condamnant la chaîne Nessma TV, qui a diffusé ‘‘Persepolis’’, le film franco-iranien qui a suscité la colère de nombreux Tunisiens et fait couler beaucoup d’encre, une contre-manifestation a eu dimanche, dans l’une des importantes artères de la capitale. 5.000 personnes, selon le ministère de l’Intérieur, ont défilé, sous le slogan «Âtaqni» (Lâchez-moi les baskets), à l’avenue Mohamed V. Aucun débordement ou incident grave n’a été signalé. La police n’a pas eu à utiliser les gaz lacrymogènes ou les matraques comme deux jours auparavant.
Le cortège des modernistes 

 Dorra Bouchoucha négocie l'autorisation.

L’appel à cette manifestation a été annoncé depuis trois jours sur les réseaux sociaux. Ceux qui défendent la liberté d’expression et l’Etat laïc: rendez-vous dimanche à 13 heures à la Place Pasteur de Tunis. Message reçu.
12h30, quelques dizaines de personnes, jeunes et moins jeunes, hommes et femmes, sont déjà au lieu du rendez-vous. La police était déployée dans toutes les rues voisines. Sait-on jamais. Scène vue: une jeune femme au corps de ballerine en jean moulé descend de sa voiture garée pas loin de la Place Pasteur, et se drape d’un voile noir et rejoint les manifestants... Un policier la regarde, bouche-bée. Surprise, puis curieuse, je la suis à distance…
12h40, un agent de police demande l’autorisation à la foule pour que la manifestation ait lieu. Sinon, impossible d’aller jusqu’à la Place des droits de l’Homme. En effet, les organisateurs ont oublié de demander l’autorisation du Premier ministère. Ça commence à chauffer... La cinéaste Dorra Bouchoucha intervient. D’autres artistes suivent. Les téléphones fonctionnent rapidement, l’autorisation est finalement donnée par téléphone.
«Mais les manifestants n’ont pas à descendre des trottoirs. Même pour leur sécurité, nous devons les protéger, on ne sait jamais. Il nous faut bien l’autorisation pour qu’on fasse notre boulot», lance un policier en uniforme. Ça continue de discuter entre les policiers en civil et en uniforme.
13h15, on se met en rang. Le nombre des manifestants a doublé, triplé..., quadruplé. 1.000, 2.000,

 La voilée de service toutes voiles dehors.
3.000... Bientôt, la chaussée est toute noire de monde. «Tous contre l’extrémisme, Tous pour un Etat laïc. Nous sommes artistes et musulmans. À bas l’islamisme. Ici, c’est la Tunisie, non pas le Qatar ou l’Arabie...», lit-on sur les banderoles. L’hymne national est entonné plusieurs fois, martelé même. L’ambiance est vaguement nerveuse. On est en démonstration... Il faut faire le plus de bruit possible…
Quelques mises en scène
Plusieurs médias étrangers, surtout français, sont là, à l’heure. Impressionnés de voir dans la première rangée une femme voilée, de haut en bas, qui crie. Elle crie sa colère dans une langue parfaite de Molière.
Elle fait tout pour que les projecteurs soient braqués sur elle. Des étudiants, des petites gens se sont jointes à la foule pour défendre la liberté d’expression, des anciens de l’Agence tunisienne de communication extérieure (Atce), des anciens du Rcd (le parti dissous de Ben Ali, on en a reconnus une bonne brochette), mais aussi plusieurs cinéastes, directeurs des médias (certains anciens thuriféraires de Ben Ali qui se reconnaîtront), des hommes et des femmes venus surtout des quartiers huppés, de Gammarth, de la Marsa, de Carthage, d’El Menzah et d’Ennasr et autres proches banlieues chics. C’est à croire que la laïcité, en Tunisie, est une affaire de classe, que dis-je, de riches!
Une remarque cependant s’impose : aucun  leader de parti à l’horizon. Mais où sont-ils passés, ces leaders si attachés aux valeurs de la laïcité et de la modernité? Sur les visages des manifestants, un semblant de déception. Car, ils pensaient que le nombre allait être plus important.

  On serre les rangs pour la marche.
«C’est ça le peuple!», s’interroge ironiquement une journaliste allemande. La jeune blonde court derrière les manifestants pour capter le maximum de photos. Soudain, un cri résonne. Un jeune homme s’est fondu dans la foule et a brandi une banderole défendant l’islam modéré. Des manifestants ont crié au «mondass» (intrus) islamiste et se sont attaqués à lui. La police est intervenue pour le libérer. Direction: les locaux du ministère de l’Intérieur. Quelques instants plus tard, un manifestant, pris par une sorte d’hystérie, s’est mis à crier: «Nous sommes des laïcs. Et pour la liberté d’expression». Soudain, un autre manifestant s’est rué vers lui et l’a désigné du doigt en criant: «Cet homme ne nous représente pas. Il était à la fac des droits.
C’était un flic de Ben Ali. Et jusqu’au 13 janvier, il était l’un des serviteurs du système. Il avait son bureau au siège du Rcd. Il faisait des rapports sur les braves militants du Poct…». La foule s’est alors déchaînée:«Tounes horra horra wettajamôa âla barra!» (La Tunisie est libre et le Rcd dehors!). Le ton est monté entre les deux hommes. Une rixe allait aussitôt éclater. La police est intervenue. Soudain, la femme voilée de la première rangée s’est mise à crier de toutes ses forces, en sortant du rang. Cherchait-elle à détourner les attentions? Pourquoi s’est-elle mise à crier comme une hystérique? Le saura-t-on un jour. «Pour que les médias ne s’intéressent pas aux propos de son camarade démasqué», explique un manifestant, presque déçu d’être là.
Comme au cinéma
14h20, la manifestation qui devrait se terminer dans la Place des droits de l’Homme a pris fin un peu avant, à l’intersection des feux. Il fallait bien laisser les voitures passer, elles étaient bloquées depuis près de deux heures. La manifestation rebrousse chemin. A la fin du peloton, des dames de la bourgeoisie de Tunis. «Il faut frapper ces islamistes, leur faire barrage par tous moyens. Il faut qu’on les mange avant qu’ils ne nous dévorent. Avec eux, il n’y a que la force qui compte», dit l’une d’elle. Cela me rappelle quelques tristes souvenirs. Qui a dit que Ben Ali est parti?
Les gens se dispersent peu à peu, ils récupèrent leur voiture pour rentrer... Un klaxon assourdissant attire les attentions. A bord d’une voiture de luxe, une dame tout en graisse, la poitrine en l’air, laisse éclater ostensiblement sa joie: les cameramen n’ont pas raté la scène... Une scène qu’aurait aimé filmer Fellini. La démocratie au sud de la Méditerranée, c’est un peu aussi cela: peu de conviction, et beaucoup de cinéma.

Manifestations pour la liberté d'expression

Des milliers de Tunisiens se sont rassemblés dimanche à Tunis pour réclamer le respect de la liberté d¿expression.
Les manifestants dénonçaient également les violences survenues après la diffusion du film franco-iranien Persepolis sur Nessma TV.

"Le peuple veut la liberté d'expression", "La Tunisie est pour tous", "Tunisie libre, exit les forces rétrogrades" : tels étaient les slogans qui ont résonné dimanche sur la place Pasteur, à Tunis. Les participants au cortège s’étaient donné rendez-vous via le réseau social Facebook, sous le slogan « libère-moi ». Ils ont ensuite rallié la Place des Droits de l’Homme.

Certains s'étaient scotchés la bouche, en signe de protestation, à l'appel des organisateurs sur le réseau social. Un important dispositif de police a contrôlé cette marche qui s'est déroulée sans aucun incident dans les rues, habituellement désertes dimanche.

Cette marche était organisée en réponse à plusieurs rassemblements survenus les jours précédents en Tunisie, impliquant notamment des salafistes. Ceux-ci protestaient contre la diffusion par la chaîne télévisée Nessma TV du film d’animation Persepolis. L’œuvre de Marjane Satrapi a suscité de violentes réactions au sein des milieux extrémistes et choqué une partie de la population tunisienne, en raison d'une scène figurant Dieu, chose considérée  comme blasphématoire et proscrite dans l'islam.

Le film avait été diffusé sans problème en Tunisie, mais c'est sa version en dialecte tunisien produite par la chaîne et jugé blasphématoire qui a mis le feu aux poudres. Le PDG de Nessma, Nabil Karoui, a présenté ses excuses au peuple tunisien.  Son domicile a été attaqué par une centaine d'hommes. A l'antenne, une journaliste de Nessma TV avait dénoncé "l'incitation de quelques imams à commettre des crimes à l'encontre des employés de la chaîne", notamment à l'occasion des prêches de vendredi, jour de prière.


UE : la Tunisie mérite mieux qu'un partenariat privilégié

« L'Europe a tardé à reconnaître la justesse de la Révolution du Jasmin, pourtant portée par les idéaux de liberté, de justice et de démocratie, les valeurs fondamentales de l'UE.
Il est rapidement apparu que la Tunisie a servi de modèle pour le printemps arabe - une expression non-violente de la volonté populaire afin de mettre fin à l'ancien régime et un élan vers la liberté et les perspectives offertes par un avenir démocratique ». C’est ce qu’a déclaré M. Guy VERHOFSTADT, président du groupe parlementaire de l'Alliance des démocrates et des libéraux pour l'Europe (ADLE)
S'exprimant aujourd'hui, vendredi 14 octobre 2011, depuis Tunis lors d'une conférence de presse à la veille des premières élections démocratiques, M. VERHOFSTADT s'est félicité des réalisations du mouvement démocratique pacifique et a souligné l'opportunité historique pour le pays de créer un Etat ouvert, démocratique et laïque avec comme perspective l'adhésion à l'Association européenne de Libre Echange.
Selon M. Verhofstadt, la Tunisie est aujourd'hui le pays d'Afrique du Nord le plus instruit et le plus ouvert dans lequel les droits des femmes sont bien ancrés et la citoyenneté bien assise : « Nous devrions évaluer les possibilités pour offrir à la Tunisie plus qu'un partenariat privilégié et même évaluer les possibilités pour une future adhésion à l'AELE, lui donnant les mêmes droits que la Norvège et l'Islande ».
Edward MCMILLAN SCOTT (Royaume-Uni, Lib Dem), vice-président du Parlement européen qui accompagne Guy Verhofstadt lors de sa visite à Tunis afin de soutenir les partis démocrates et libéraux, a ajouté : « Un fonds de soutien de 1 milliard d'euros est déjà décidé et l'UE et la Tunisie se dirigent vers un partenariat privilégié par le biais de négociations sur l'ouverture des marchés agricoles et de la pêche et la facilitation des visas pour les étudiants. Mais la Tunisie a besoin d'urgence de soutien budgétaire direct afin de construire des communautés qui fonctionnent, des écoles et des hôpitaux ».
Les partis élus la semaine prochaine pour le nouveau Parlement devront réaliser les espoirs et les aspirations du peuple tunisien. Les démocrates et des libéraux espèrent avec confiance qu'ils seront à la hauteur des attentes.

Tunisie – Y aura t-il une coalition des Centristes après le 23 octobre ?

Des partis démocrates dits du centre, le PDP, le PDM, Afek et Ettakatol se sont réunis dans la soirée du mercredi autour d’un bon dîner copieux afin de discuter d’une éventuelle coalition pour l’après 23 octobre. Ces partis avaient auparavant entamé des pourparlers assez confidentiels dans le but de se mettre d’accord et de s’unir sous forme de coalition après les élections.

Etaient présents à ce dîner : du PDP, Néjib Chebbi et Maya Jeribi, du PDM Ahmed Ibrahim et Samir Taieb, d’Ettakatol, Khalil Zaouia, d’Afek Yassine Brahim et Emna Mnif. Un dîner qui devait être couronné sans l’annonce d’un accord concret entre les différents partis en présence.
De sources concordantes, nous avons appris que la question qui a fait vraiment débat et sur laquelle ont buté les participants, était celle de divulguer ou non la nouvelle de la coalition avant les élections.
Du coup, les différentes parties prenantes ont décidé d’observer la discrétion en attendant d’éventuelles nouvelles tractations entre elles.

samedi 15 octobre 2011

Tunisie : le Pôle démocratique sur les terres d'Ennahdha

Une militante du Pôle démocratique moderniste distribue des tracts sur le marché de la Marsa (9 octobre 2011) (Thierry Brésillon)
A deux semaines de l'élection de la Constituante (le 23 octobre), les équipes de campagne écument le terrain et multiplient meetings et « tractages ». Dimanche matin, les militants du Pôle démocratique moderniste (PDM) arpentaient les allées boueuses du marché d'un quartier populaire de la Marsa.
A priori, ce n'est pas le public le plus acquis à cette coalition formée autour d'un projet de société moderniste. Le PDM est quasiment la seule formation à défendre sans ambiguïté la laïcité et l'égalité entre hommes et femmes dans tous les domaines. Des thèmes qui passent mal dans un quartier pauvre, où le parti islamiste Ennahdha est dans ses terres. Rencontre intéressante à prévoir entre deux mondes sociologiquement et idéologiquement à l'opposée.

Ambiance bon enfant

L'opération commence sous une averse drue et froide. L'occasion pour les jeunes militantes de se réfugier sous la bâche d'un marchand de légumes et de distribuer les tracts avec les bottes de coriandre, et même de donner un coup de main au vendeur. Le ton est donné : l'ambiance est bon enfant.
Mieux, rares sont ceux qui refusent de prendre le tract. Au contraire, la plupart s'arrêtent et manifestent une réelle curiosité. Mouhaymen Bensaïd, l'un des organisateurs des opérations de terrain raconte :
« Ils veulent d'abord savoir qui nous sommes. Les gens apprécient qu'on vienne les voir et qu'on les écoute. Depuis le mois de Ramadhan, ils n'ont vu qu'Ennahdha. »
Perdus devant l'offre pléthorique (76 listes dans la circonscription de Tunis 2), les futurs électeurs sont sceptiques devant les partis qu'ils jugent plus soucieux de se servir que d'être au service de leurs intérêts.

La Constitution, trop loin de leurs problèmes

Les questions tournent rapidement autour du chômage et des besoins sociaux. Parfois avec des problèmes personnels. Tête de liste dans la circonscription et secrétaire général d'Ettajdid, le principal parti de la coalition, Ahmed Brahim écoute une jeune femme lui parler des difficultés de son frère pour trouver un travail. Il reconnaît :
« La Constitution, ça leur paraît très loin de leur vie et il est difficile de leur expliquer que les élus à la Constituante ne pourront pas régler leurs problèmes. Huit mois depuis la chute de Ben Ali, c'est trop long, ils veulent voir des changements. On doit leur expliquer l'enjeu. »
Mouhaymen Bensaïd a mis au point ses arguments :
« Je commence par leur expliquer simplement que la Constitution, c'est la règle des règles, la mère de lois. Que garantir le droit au logement, à l'éducation gratuite, à la santé dans la Constitution, c'est un acquis irréversible. Là ils commencent à nous écouter. Mais on doit aussi les convaincre de ne pas laisser les candidats leur promettre du rêve. Je leur dis : Même si certains vous donnent de l'argent, prenez l'argent si vous voulez, mais votez pour les bons. »

Laïc = dictature

Une militante a engagé une discussion nourrie avec trois jeunes, prêts à l'écouter mais décidés à voter Ennahdha. Qu'est-ce qui est le plus important pour vous la religion, ou qu'on règle le chômage ?
« L'essentiel c'est d'abord qu'on respecte la religion. Le travail, ça viendra quand la religion sera respectée par l'Etat. Ben Ali était contre l'islam, les laïcs veulent continuer comme lui. »
La réponse :
« Ben Ali n'était pas contre l'islam, il était contre tous les opposants. Tous ceux qui se sont opposés à lui ont été victimes de la répression, qu'ils soient religieux ou laïcs. Nous notre programme, ce n'est pas contre l'islam, c'est que tout le monde soit libre. »
Puis elle analyse :
« Le dialogue est fructueux, je crois qu'ils ont compris que la gauche n'était pas contre la religion. Mais il est clair que nous payons l'instrumentalisation des valeurs modernistes par Ben Ali. »
Ettajdid paie aussi d'avoir apporté, au début des 1990, un « soutien critique » à Ben Ali au moment où il a relancé la répression contre les islamistes. Une posture rapidement abandonnée mais qui contribue à nourrir l'amalgame entre laïcité et dictature.
Dans l'allée centrale, un militant d'Ennahdha distribue ses tracts lui aussi. Echange de poignées de main, de sourires et d'amabilités. L'heure est à la fraternité démocratique.

Diatribe salafiste

Plus bas, l'ambiance est plus tendue. Des salafistes, barbes longues et kamis raccourcis aux chevilles, tiennent des stands de fripes. A la vue de l'appareil photo, l'un d'eux s'énerve. « Pas de photo c'est interdit ! ».
Après lui avoir rappelé que chacun est libre et qu'il n'a pas à faire la loi, l'équipe du Pôle esquive le problème et commence à s'éloigner. Un autre salafistes intervient m'interpelle bruyamment. Cette fois le journaliste est rentré dans la scène. Inutile de tenter de répondre, même en descendant de deux ou trois tons pour désamorcer la tension, rien ne l'interrompt, il continue sa diatribe et cherche l'incident.
Ahmed Brahim qui assiste à la scène se dirige vers lui et assène quelques mots : pour clore l'incident. « Il n'y a rien à négocier avec eux », commente-t-il. Puis tout le monde s'éloigne.
Karim Skik, directeur de la campagne du PDM est déterminé :
« Il ne faut pas répondre à la provocation, mais il faut leur montrer qu'on ne va pas les laisser occuper le terrain. »
Au même moment, deux à trois cents salafistes prennent d'assaut les locaux de Nessma TV coupable à leurs yeux d'avoir diffusé Persepolis.

L'intimidation

Le marché commence à se vider, l'équipe de campagne se dirige vers le parking de l'hypermarché Carrefour à proximité et commence à distribuer ses tracts. Rapidement, la sécurité intervient et veut arrêter la distribution : le parking est privé. Amel Belkhiria, numéro 2 sur la liste, proteste, un vigile tente de lui arracher les tracts de force, elle se défend.
L'action se poursuit devant les portes de l'administration, la discussion est animée entre les agents de sécurité et les militants. Karim Skik raconte la suite :
« Alors que nous voulions partir, les agents nous ont empoignés violemment, moi et Mouhaymen, pour nous faire entrer de force dans les locaux de l'administration et nous bloquer à l'intérieur. Une fois enfermés, on les connaît, ils pouvaient très bien nous tabasser. Nous avons crié pour ameuter la foule et la prendre à témoin. Les gens ont commencé à photographier la scène avec leurs téléphones portables. Les agents de sécurité ont pris des téléphones, y compris le mien pour effacer les photos. Ils ont aussi essayé de nous prendre nos tracts. Ce sont exactement les méthodes des milices de Ben Ali. Avant, c'était comme ça, l'intimidation permanente. »

Demain, faire front contre les islamistes

Mouhaymen Bensaïd fait le bilan de l'action de la journée :
« Je suis optimiste. Les gens nous écoutent, ils apprécient que nous les prenions en considération et comprennent que nous avons propositions économiques et sociales. Notre cible ce sont les indécis. Le PDM commence à rallier les déçus d'autres formations. Mais nous ne perdons pas de vue qu'à la Constituante, il faudra faire front pour un projet de société moderne. »

La Tunisie joue sa liberté

Pendant que la France vit ses dernières heures de primaires citoyennes, la Tunisie retient son souffle, en vue d'une "Constituante" cruciale pour son avenir. Pour la première fois, des citoyens vont pouvoir choisir, en toute liberté, ceux qui auront les pleins pouvoirs pour redessiner les institutions et rédiger la première constitution de l'après-Ben Ali.

Jusqu'ici, la Tunisie a fait un sans-faute pour gérer la transition. Grâce à la maturité d'un peuple qui a su s'auto-limiter, au gouvernement provisoire qui a su tenir le gouvernail, et à quelques figures de sagesse exemplaires comme Yadh Ben Achour. Son comité de juristes a fait voter une loi électorale et a su tenir les deux bouts d'une instance où siège une myriade d'organisations allant des communistes aux islamistes.
Ce parcours de l'après-révolution doit être salué. Il est admirable. Les Tunisiens peuvent être non seulement fiers de leur révolution mais aussi du chemin parcouru depuis. Ils ont tous les atouts pour réussir l'après. Un petit pays, plutôt éduqué, plutôt sécularisé, et une économie prometteuse, qui ne repose pas sur l'exploitation d'hydrocarbures mais sur l'ouverture : le tourisme. On aimerait croire que cela suffira. Mais voilà que se profile le plus difficile. Dans cette démocratie balbutiante, les Tunisiens doivent choisir les rédacteurs de leur avenir parmi cent listes où surnagent cinq grands partis, dont le parti islamiste Ennahda, sans doute le plus connu. Le délai a été court pour rattraper ces écarts de notoriété.
Les premières enquêtes situent les islamistes entre 20 % et 30 %. Mais le danger réside moins dans le score d'Ennahda que dans le manque de lucidité des politiques qui lui font face. A l'exception du tout nouveau parti Doustourna de Jawhar Ben Mbarek (jeune, juriste et laïque), tous semblent avoir renoncé à mener une bataille sémantique capitale : éviter que l'islam apparaisse comme la religion de l'Etat tunisien.
Ce sera l'obsession inavouée des élus d'Ennahda, souvent avocats et maîtres dans l'art du double discours. "Démocrates" quand ça les arrange mais à l'affût pour poser, ici ou là, des formulations "théocrates" dans la Constitution. Avant même d'entamer les négociations, ils sont parvenus à assimiler la "laïcité" à une forme d'athéisme, voire à de la colonisation occidentale. Qu'en sera-t-il pendant et après ?
Selon un scénario bien rodé et bien connu, Ennahda se présente déjà comme un "juste milieu" comparé aux excès salafistes qui se déchaînent. Après avoir attaqué des maisons closes et le film de Nadia El Fani, Laïcité Inch' Allah, les voilà qui s'en prennent à la chaîne de télévision privée Nessma... pour avoir diffusé le très beau film de Marjane Satrapi, Persepolis, qui raconte la prise de pouvoir des intégristes en Iran et représente Dieu dans une scène. Le directeur de la chaîne, Nebil Karoui, a commencé par tenir bon, avant de commettre une volte-face spectaculaire. Allant jusqu'à présenter ses excuses pour avoir porté atteinte au "sacré". Cette capitulation en rase campagne envoie un signal terrible. L'intimidation paie, et rien ne lui résiste. A moins d'un sursaut, laïque et déterminé, la liberté d'expression - si chèrement acquise - est en sursis en Tunisie.

La gauche tunisienne juge que les islamistes menacent la laïcité

Les islamistes tunisiens, privés de parole sous le régime de Zine Ben Ali, se servent de l'espace de liberté créé par la révolution de janvier pour tenter d'imposer leur vision de la société aux dépens des valeurs laïques du pays, estime le secrétaire général du mouvement Ettajdid (gauche).

L'élection d'une Assemblée constituante le 23 octobre prochain, premier scrutin organisé dans le sillage du "printemps arabe" qui a déferlé en Afrique du Nord et au Proche-Orient, a été précédée de vifs débats en Tunisie entre les islamistes et les organisations laïques, qui ont dégénéré cette semaine en violences.
La police a tiré des grenades lacrymogènes vendredi pour disperser un rassemblement d'islamistes, dont de nombreux salafistes, venus dénoncer la diffusion par la chaîne de télévision Nessma du film franco-iranien "Persepolis", dans lequel Allah est représenté, ce que l'islam proscrit.
Pour Ahmed Ibrahim, le secrétaire-général du mouvement Ettajdid, les organisations laïques doivent unir leurs forces pour créer un contre-poids au parti islamiste Ennahda, qui, en s'efforçant de renvoyer une image modéré, est présenté comme le favori du scrutin du 23 octobre.
"Aujourd'hui en Tunisie, il y a une mouvance moderniste qui cherche à renforcer les libertés et les valeurs progressistes", déclare-t-il dans une interview à Reuters. "Il y a une seconde mouvance qui souhaite utiliser les sentiments religieux du peuple et qui tente d'imposer un certain contrôle et un mode de vie bien spécifique."
Ce n'est pas la première fois qu'Ettajdid s'oppose ouvertement à Ennahda. Le parti d'Ibrahim a défendu l'égalité du droit à l'héritage entre les hommes et les femmes, un principe rejeté par le mouvement islamiste, et il a plus récemment pris fait et cause pour la chaîne de télévision qui a diffusé le film d'animation de Marjane Satrapi.
La communauté laïque tunisienne "ne doit pas sous-estimer les risques posés par Ennahda", met en garde Ibrahim. "Le mode de vie moderne est menacé (...) Nous avons conscience de la gravité de la situation."
LIBERTÉ ET TENSIONS
Le mouvement de contestation populaire qui chassé Ben Ali du pouvoir qu'il occupait depuis 23 ans a inspiré des soulèvements similaires en Egypte, Libye, Syrie et au Yémen, redessinant le paysage politique de la région.
Plus de six mois après la révolution tunisienne, les Etats voisins regardent avec attention le processus de transition et la construction d'un nouvel Etat tunisien.
Interdit et réprimé sous le régime Ben Ali, le parti Ennahda apparaît comme le grand gagnant de la révolution et part en position de grand favori pour le scrutin.
Le chef de file d'Ennahda, Rachid Ghannouchi, a assuré que son parti ferait preuve de tolérance face aux valeurs morales libérales. "Un double-langage" pour Ibrahim qui y voit une stratégie de dissimulation des véritables intentions et projets des islamistes.
Ancien professeur d'université et opposant de longue date à Ben Ali, Ibrahim a brièvement occupé après la révolution les fonctions de ministre de l'Enseignement supérieur avant de démissionner lors de la chute du gouvernement de transition.
Selon lui, les désaccords avec le parti islamiste ne "doivent pas empêcher une coexistence au sein de l'Assemblée constituante, dans le respect des règles du jeu démocratique".
"La démocratie passe par la coexistence avec tous sans exception, y compris avec Ennahda", a-t-il ajouté.
"Nous souhaitons renforcer le front moderniste au sein de l'Assemblée constituante face à tout mouvement fondamentaliste cherchant à faire reculer le pays et à anéantir tous les gains acquis (lors de la révolution)."
Ettajdid est membre d'une coalition électorale, baptisée le Pôle démocratique moderniste (PDM) et mise en place en vue du scrutin du 23 octobre.

dimanche 9 octobre 2011

Tunisie: des islamistes radicaux s'en prennent à la chaîne privée Nessma et à une faculté de Sousse

Des islamistes radicaux ont voulu s'attaquer dimanche au siège de la chaîne privée tunisienne Nessma qui avait diffusé ces derniers jours le dessin animé "Persepolis", un film qu'ils ont jugé hostile à leurs convictions religieuses, selon le directeur de la station, Nabil Karoui. La veille, ils s'en étaient pris à la faculté des lettres de Sousse (150km au sud-est de Tunis) à la suite du refus de sa direction d'inscrire une étudiante portant le niqab et refusant de l'enlever pour s'identifier.
Ces incidents surviennent alors que le pays s'apprête à élire le 23 octobre une Assemblée constituante, neuf mois après la chute du régime autoritaire de l'ancien président Zine El Abidine Ben Ali.
"Persepolis", réalisé par Marjane Satrapi avec Vincent Paronnaud, est adapté de la bande dessinée de la jeune femme, Iranienne installée en France, dans laquelle elle raconte son enfance en Iran après la révolution islamique. Il a obtenu le prix du jury au festival de Cannes en 2007.
Selon le porte-parole du ministère de l'Intérieur Hichem Meddeb, les forces de l'ordre ont barré la route aux assaillants qui se dirigeaient vers les locaux de la chaîne située près du centre de Tunis. Il a fait état de près de 30 arrestations en soulignant "la détermination des autorités à s'opposer aux fauteurs de troubles".
Le patron de la station, Nabil Karoui, a dénoncé "une atteinte à la liberté d'expression", disant avoir reçu des menaces de mort adressées à lui-même et aux membres de sa famille. "Ces extrémistes veulent imposer une nouvelle dictature, mais nous continuerons notre tâche conformément à notre ligne éditoriale indépendante", a-t-il lancé sur la radio Mosaïque FM.
La veille, des troubles avaient éclaté à la faculté des lettres et des sciences humaines de Sousse, attribués à "des fanatiques religieux", suite au refus de l'administration d'inscrire une étudiante portant le niqab et qui ne voulait pas dévoiler son visage pour identification. Selon l'agence officielle TAP, quelque 200 personnes ont envahi la faculté en brandissant des pancartes qui appellent au droit de porter le niqab, voile intégral islamiste.
Le doyen de la faculté, Moncef Abdeljelil, cité par la TAP, a fait état d'une "violente agression" perpétrée contre le secrétaire général de l'établissement universitaire qui a semé "un climat de frayeur et de panique dans les rangs des étudiants et des enseignants". Au cours d'une réunion d'urgence, le doyen et plusieurs enseignants ont appelé à la promulgation d'une circulaire interdisant le port du niqab dans les différents établissements universitaires. Au début de l'année universitaire, une note prohibant le port du niqab avait été publiée par le conseil scientifique de cette faculté.
A Tunis, plus de 200 femmes répondant à un appel lancé sur les pages des réseaux sociaux du Web ont manifesté samedi pour dénoncer "les forces rétrogrades et les fanatiques". Scandant des slogans hostiles au port du niqab qui "porte préjudice à l'identité de la femme tunisienne", elles ont appelé à mettre fin aux campagnes d'intimidation et à lutter contre le fanatisme religieux.
Le ministère de l'Enseignement supérieur et de la recherche scientifique ainsi que le Pôle démocratique moderniste (PDM), qui rassemble plusieurs partis et personnalités indépendantes, ont "fermement condamné" ces violences qui "portent atteinte à l'intégrité de la faculté".

Des islamistes tunisiens occupent l'université de Sousse

Des islamistes tunisiens ont envahi samedi l'université de Sousse, dans le nord-est du pays, pour protester contre le  refus d'inscription opposé par les autorités universitaires à une étudiante voilée.
                                 
«Le secrétaire général de l'université a été aggressé ce matin avec beaucoup de violence par un groupe d'extrémistes religieux», a déclaré Moncef Abdoul Djalil, doyen de la faculté de lettres et de sciences humaines de l'université de Sousse, une ville située à environ 150 km au sud de Tunis, sur la côte méditerranéenne.
                                 
Selon cet universitaire cité par l'agence de presse officielle TAP, quelque personnes ont manifesté devant la faculté de lettres avant d'envahir le bâtiment en brandissant des banderoles réclamant le droit des étudiantes à porter le niqab. «Cet incident grave a provoqué un mouvement de terreur et de panique dans les rangs des étudiants et des enseignants», a ajouté le doyen.

Des témoins ont raconté à Reuters qu'un important déploiement de forces de sécurité avait été mis en place après l'incident autour du bâtiment universitaire pour empêcher tout nouvel incident. La Tunisie, dont «la révolution de jasmin» a chassé du pouvoir le président Zine ben Ali le 14 janvier, organisera le 23 octobre des élections constituantes, premier scrutin dans la région depuis le déclenchement du printemps arabe.
                                 
L'affaire du "niqab" de Sousse illustre les tensions religieuses susceptibles de dominer les élections, qui opposent laïques et islamistes. Les islamistes modérés d'Ennahda pourraient arriver en tête au soir du 23 octobre.  Sous le règne de Ben Ali, des milliers de personnes soupçonnées d'appartenir à un groupe politique islamiste ou qui observaient un islam strict ont été arrêtées. Le ministère de l'Education a décidé d'interdire le niqab, qui recouvre l'ensemble du visage, à l'université à compter du début de l'année universitaire.

jeudi 6 octobre 2011

Tunisie : l'Union Européenne veut redorer son blason


Protestations d’amitié, promesses de dons… L’Union européenne et les États-Unis se livrent à une offensive de charme pour conquérir la Tunisie.

La révolution tunisienne n’a pas seulement fait tomber un régime, elle a aussi rebattu les cartes du jeu diplomatique. Symbole du Printemps arabe, la Tunisie suscite un vif intérêt chez les pays occidentaux, bien décidés à en faire une vitrine de la démocratie au Maghreb.
Le 28 septembre, Catherine Ashton, la chef de la diplomatie européenne, était à Tunis pour présider au côté de Béji Caïd Essebsi, le Premier ministre, la première réunion du groupe de travail Union européenne-Tunisie. « Nous voulons que vous réussissiez. Je suis ici pour relancer l’économie et créer des emplois », a-t-elle affirmé. Lors de cette réunion, qui s’est tenue en présence de représentants d’institutions financières (FMI, BEI, BERD, BAD), mais aussi de l’Union pour la Méditerranée et du partenariat G8 Deauville, la Tunisie a obtenu une aide de 157 millions d’euros, destinée à dynamiser son économie et à développer son agriculture.
À moins d’un mois des élections, l’UE envoie un signal fort. Sans doute est-elle désireuse de rattraper les erreurs commises en début d’année. En février, par exemple, Afif Chelbi, alors ministre de l’Industrie, avait qualifié de « ridicules » les 17 millions d’euros qu’elle proposait.
Tempo
Jugée bureaucratique et en proie à la crise, l’UE suscite peu d’enthousiasme dans l’opinion tunisienne. Beaucoup ont été déçus qu’elle ne leur accorde pas le « statut avancé » qu’avait obtenu le Maroc en 2008. « On a vécu une accélération de l’Histoire, mais nos partenaires, eux, sont restés dans le même tempo », déplore un ancien diplomate. En juillet, l’UE a nommé l’Espagnol Bernardino León représentant spécial pour le sud de la Méditerranée. Ce diplomate de carrière, qui a une très bonne connaissance du monde arabe, est chargé de redorer le blason de l’Europe dans la région.
Mais la véritable déception vient de la France. Malgré la visite de nombreux ministres à Tunis et la promesse d’Alain Juppé de débloquer une aide de 350 millions d’euros, les Tunisiens ont du mal à pardonner à Paris son attitude au début de la révolution. Quant à l’ambassadeur, le jeune et controversé Boris Boillon, il peine à reconquérir les cœurs. « La France a pris beaucoup de retard. Avant la révolution, elle n’avait pas de relais dans la société et était mal informée. Elle n’a plus la cote », explique le consultant Cyril Ghislain Karray.
Un désamour dont pourraient profiter les États-Unis. Le 7 octobre, Barack Obama doit recevoir Béji Caïd Essebsi à Washington. Décidés à gagner du terrain, les Américains ont été les plus prompts à saluer la révolution, et Jeffrey Feltman, sous-secrétaire d’État chargé du Proche-Orient, a été le premier haut responsable occidental à se rendre à Tunis après la chute de Ben Ali. Avec WikiLeaks, les Tunisiens ont par ailleurs découvert que, sous son règne, l’administration américaine préférait diversifier ses interlocuteurs en finançant lobbies, think-thanks et blogueurs. « Pour ce qui est des promesses de dons, les Américains restent très vagues », ajoute Karray. Prudents face à une opinion souvent hostile à leur égard, ils tiennent à rassurer contre toute tentative d’ingérence. « La transition démocratique tunisienne ne sera pas “made in America”. Nous respectons une totale neutralité sur le plan politique », a assuré le parlementaire républicain David Dreier, en visite à Tunis le 27 septembre.

mardi 4 octobre 2011

Processus démocratique en Tunisie : Malgré les islamistes, l’espoir demeure

Les Tunisiens se sont libérés du lourd poids qui pesait sur leurs épaules, celui de la peur, la peur de la police politique omniprésente du temps de Ben Ali.

 Pour le journaliste qui a eu déjà à séjourner en Tunisie du temps de l’ancien régime, la différence est grande. Il était pratiquement impossible de discuter avec un universitaire ou un journaliste de politique ou d’un sujet sensible, y compris en dehors de la Tunisie.

 L’impression qui y régnait laissait croire que chaque Tunisien était surveillé de près et que chacun surveillait son compatriote. Et le fait de parler pouvait lui coûter cher. A l’aéroport de Carthage, on ne demande plus au journaliste algérien ce qu’il vient faire en Tunisie. Mais la question de savoir pour quel journal il travaille et dans quel pays est basé le media est de rigueur. Le comportement du policier de la PAF reste prévenant. Le chauffeur qui nous accompagne à l’hôtel nous confie que depuis l’apparition légale du parti islamiste Ennahda, sa femme porte le niqab et elle espère que lorsqu’Ennahda arrivera au pouvoir, il interdira la vente de la bière.

Les employés de l’hôtel sont décontractés et les regards ne sont pas aussi méfiants qu’avant vis-à-vis des étrangers. L’atmosphère policière a disparu avec la révolution. C’est, du moins, les premières impressions que nous avons en arrivant à Tunis.
Le tourisme fait vivre beaucoup de Tunisiens et pour Ahmed, réceptionniste, «si Enahda touche au tourisme, il aura contre lui les Tunisiens». Le secteur du tourisme emploie 400 000 Tunisiens. En 2010, 6,9 millions de touristes se sont rendus en Tunisie, selon des chiffres officiels, en majorité des Européens.
La révolution a libéré la parole chez les Tunisiens
Sofia, journaliste, est à l’aise quand elle nous déclare : «La dictature est tombée, maintenant il faut construire la démocratie». La question était simple : «Comment voyez-vous l’avenir ?» Le soir, le chauffeur qui nous emmène au centre-ville tient un  discours plus direct quand nous lui demandons comment il voit la situation. «Je ne compte sur aucun parti politique pour me régler mes problèmes, j’ai travaillé durement et je continue à le faire pour vivre», répond-il.
«D’ailleurs, je ne pense pas aller voter le 23 octobre prochain», nous affirme-t-il. Au retour, un autre chauffeur de taxi est plus prolifique quand nous lui posons la question de savoir comment il voit la situation actuelle après la révolution. Sa réponse est cinglante : «Je regrette la situation d’avant !» Pourquoi ? «La sécurité était assurée. Maintenant ce n’est plus le cas, il y a des agressions, des braquages, y compris des vols de véhicules», nous dit-il.Il est vrai que la situation actuelle a libéré la parole, mais aussi la délinquance qui était durement réprimée. Les jeunes désœuvrés n’ont plus peur de la police comme avant. Mais le chauffeur de taxi reste optimiste : «Il faudra attendre deux ou trois ans pour voir les résultats positifs de la révolution du 14 janvier.»
Policiers et militaires travaillent en équipe et sont postés à tous les carrefours de la ville, jour et nuit. Des patrouilles de policiers en uniforme ou en civil circulent la nuit, surtout aux alentours de la ville pour prévenir les éventuels actes d’agression. Au centre de Tunis, certains établissements ferment avant minuit. En réalité, la situation n’est pas très différente par rapport aux grandes villes dans le monde. Sauf qu’avant, il était possible de circuler la nuit à Tunis-ville en toute quiétude, même pour une femme seule.
Le record de l’Algérie a été battu avec 111 partis
La Tunisie a battu le record de l’Algérie avec plus d’une centaine de partis politiques agréés pour une population trois fois moindre. Il faut rappeler que l’instauration du multipartisme après 1989, en Algérie, avait donné lieu à la création de près de 60 partis qui avaient été agréés. Cette situation avait déjà eu un effet négatif sur l’opinion que se faisaient les citoyens sur le nouveau paysage politique, marqué par le multipartisme, même si la Constitution autorisait les citoyens à le faire.
Mais comment, dans un petit pays comme la Tunisie, peut-on se retrouver avec autant de partis en si peu de temps ? Est-ce que ce foisonnement de partis ne va pas avoir un effet négatif sur l’activité politique et peut-être éloigner encore davantage les citoyens de la chose politique ? Ce foisonnement de sigles pourrait profiter à une seule force politique qui arriverait à apparaître comme un bloc soudé. Pour comprendre cette situation, nous avons demandé à un militant des droits de l’homme ce qu’il en pensait. La réponse est simple, nous dit-il : «Derrière ces partis nouvellement nés, il y a de nombreux responsables de l’ex-RCD (Rassemblement constitutionnel démocratique), le parti de Ben Ali, qui était au pouvoir».
Après la dissolution du RCD, ils se recyclent dans de nouveaux partis. Malgré la présence d’autres formations sur la scène politique,  le RCD était hégémonique ; il a été dissous par décision judiciaire en première instance le 9 mars dernier. Le recours a été rejeté vingt jours plus tard. En 2008, le RCD revendiquait 2 196 323 membres pour une population d’environ 10 millions d’habitants, soit un Tunisien adulte sur quatre. Il était considéré comme un tremplin social. Après la révolution du 14 janvier, il a été exclu de l’Internationale socialiste dont il était membre.
Selon un décompte établi par le ministère tunisien de l’Intérieur, au 24 juin, le ministère avait autorisé 86 nouveaux partis pour arriver à un total de 94 partis, et était en train d’étudier 5 projets d’autorisation de partis et 31 nouvelles demandes. Le ministère a néanmoins refusé d’accorder l’autorisation d’exercer à 118 partis. Au mois de septembre, ils étaient environ 105 partis agrées. Dans la réalité, selon un observateur tunisien de la scène politique, ils seraient une douzaine de partis à avoir un ancrage réel.
Les femmes se méfient du parti islamiste Ennahda
Mais il n’y pas que les ex-responsables du RCD qui ont créé de nouveaux partis. Même les islamistes sont derrière ce foisonnement. Nous le saurons en discutant avec Imen, magistrate.Le statut de la femme en Tunisie est unique ; tout le monde le sait. L’apparition du mouvement islamiste, après le triomphe de la révolution du 14 janvier, et ses manifestations pour l’instauration du «khalifat»  sont un sujet d’inquiétude, surtout pour les femmes. Pour Imen, magistrate, «le paysage politique, aujourd’hui, est un peu ambigu. Donc, on n’arrive pas à saisir les vrais enjeux politiques ou sociaux. En tant que femme, la seule menace que présente ce nouveau processus dans cette étape postrévolutionnaire est relative aux droits de la femme, à la préservation des droits de la femme. On a un statut un peu connu partout dans le monde, le code du statut personnel, qui a préservé un certain nombre de droits pour la femme, des libertés sur le plan politique, sur le plan social ou sur le plan conjugal. Donc, on risque de déraper un petit peu sur  ce plan là».
Comment Imen voit-elle cette menace ? «C’est la montée des islamistes. On a Ennahda, mais on a d’autres nouveaux partis politiques qui ont opté pour quelques tendances ou idées adoptées par Ennahda. Le nom ou l’appellation politique du parti politique ne traduisent pas leurs tendances islamistes, mais nous, citoyens tunisiens, nous connaissons leurs dirigeants. On sait que le président ou le secrétaire général de tel parti ou tel autre a des tendances islamistes», répond-elle.
Ces partis sont-ils nombreux ? «On a fait un petit sondage sur facebook, je crois qu’ils sont au nombre de dix à quinze.» «Aujourd’hui, il  y a 111 partis autorisés et légaux et au moins une dizaine qui ont des tendances islamistes extrémistes.»
Quels enjeux pour les prochaines élections ?
«Tout reste ambigu et je suis assez pessimiste. Ce qui compte, pour moi, c’est la sécurité  des biens et des personnes. On assiste aujourd’hui à des actions de perturbation et de déstabilisation et des actions criminelles et je n’arrive pas à trouver le temps pour penser aux enjeux politiques», ajoute Imen.Selon une consultante européenne qui connaît bien la Tunisie, les islamistes seraient crédités de 30 à 40% d’intentions de vote pour les élections de la Constituante, le 23 octobre.
Adnen Hasnaoui, militant des droits de l’homme et journaliste, n’est pas du même avis, même s’il est d’accord avec les inquiétudes exprimées par Imen. Tout Tunis connaît Adnen qui avait déjà, en 2008, dans un article, interpellé Ben Ali alors pour un changement démocratique. Ce qui lui avait valu une interpellation par la police. Il serait le premier à avoir utilisé l’expression «révolution du Jasmin» pour illustrer la révolution du 14 janvier.
Consensus pour un Etat de droit
«Il est impossible que les islamistes d’Ennahda prennent la majorité aux prochaines élections de la Constituante du 23 octobre», nous affirme t-il. «Il est impossible que les Tunisiens leur donnent la majorité des suffrages», martèle-t-il. A propos de la situation politique actuelle, Adnen estime que «la situation d’aujourd’hui est la même que celle d’un malade qui était en salle d’opération. Il aurait pu subir une deuxième opération, mais il est sorti pour aller réanimation. Maintenant, il en est sorti et une deuxième intervention aurait pu lui faire perdre des forces. Il aurait été possible qu’il y ait une contre-révolution, elle n’a pas eu lieu... Maintenant, on va vers des élections, il y aura peut-être des problèmes, mais il y a eu un consensus pour des élections et pour qu’un nouveau gouvernement poursuive le processus démocratique».
A propos  de la peur que suscitent les islamistes, Adnen est objectif : «La peur que les gens expriment vis-à-vis du danger des islamistes est réelle, mais d’une autre côté, il y a des forces politiques qui gonflent cette peur pour gagner plus de sièges. Mais la peur vis-à-vis des islamistes est justifiée. Il ne faut pas oublier que  les islamistes en Tunisie ne sont pas les islamistes de 1987 ou des années 1990. Ils ont rendu public leur programme et se sont prononcés pour un Etat de droit et ils acceptent de travailler avec d’autres forces politiques pour gouverner. Ils ont déclaré qu’ils ne pouvaient pas régler les problèmes seuls, qu’ils doivent travailler avec les autres partis politiques, qu’ils ont besoin de l’aide la communauté internationale pour régler les vrais problèmes que vivent les citoyens comme le chômage et assurer le respect des libertés. Ils veulent même obtenir un statut avancé avec l’Europe.»
Pour preuve, ajoute Adnen, «la manière dont Ghannouchi a effectué un marathon pour  accueillir Erdogan à 11h du soir à Tunis, est aussi un signal qu’ils ont choisi la voie des islamistes turcs. Les islamistes ne sont pas dangereux pour les 5 ou les 10 prochaines années». «Pour asseoir la démocratie et construire un Etat de droit, les élites politiques doivent se préparer pour l’avenir et assurer la séparation des pouvoirs», nous confie-t-il encore.

«Mon peuple, tu es la voix»: une chanson pour inciter les Tunisiens à voter


Enti Essout"..."tu es la voix": cette chanson est diffusée depuis quelques jours pour inciter les électeurs à aller voter le 23 octobre, premier scrutin de la Tunisie post-Ben Ali.

Une chanson composée par de jeunes artistes tunisiens, intitulée "Enti Essout" ("tu es la voix") est diffusée depuis quelques jours pour inciter les électeurs à aller voter le 23 octobre, premier scrutin de la Tunisie post-Ben Ali.
Soutenue et financée par le Programme de l’ONU pour le Développement (PNUD), la chanson est diffusées sur les ondes, téléchargeable gratuitement, et le CD sera distribué lors de caravanes de sensibilisation à travers le pays, indique le site officiel.
"Mon peuple, tu es la voix", dit le refrain de la chanson, en arabe et avec quelques passages en français: "Demande aux martyrs, c’est pas facile de partir/Il faut agir et foncer/Finir ce qu’on a commencé/Liberté, solidarité, démocratie".
Elle est interprétée par six jeunes chanteurs et musiciens, dont Bendir Man, un chanteur de 26 ans connu pour ses textes critiques sous le régime de Ben Ali.
Les Tunisiens sont appelés aux urnes le 23 octobre pour élire une assemblée constituante, qui devra rédiger une nouvelle constitution neuf mois après la fuite de l’ex-président Ben Ali, chassé le 14 janvier par un soulèvement populaire.

"Plus jamais peur" : témoignage sur la libération d'un peuple

Le 17 décembre 2010, un jeune vendeur ambulant de fruits et légumes s'immole à Sidi Bouzid, en Tunisie, pour protester contre la confiscation par la police de sa marchandise qu'il vendait sans permis pour faire vivre les siens. S'ensuit un mouvement de contestation générale contre le régime du président Ben Ali. La révolution tunisienne commence...


Plus jamais peur est une chronique des différents épisodes de la révolution tunisienne à travers trois figures emblématiques du mouvement : une cybermilitante, Lina Ben Mhenni, qui a défié le régime de Ben Ali en relatant sur son blog les moments clés de la contestation ; l'avocate Radhia Nasraoui, défenseuse des droits de l'homme, qui a payé cher son engagement, tout comme son époux souvent emprisonné ; et le journaliste indépendant Karem Chérif, qui a vécu les moments clés de cette révolution avec sa famille et le comité de son quartier.
Outre leur engagement et leur espoir d'une Tunisie plus libre, le dénominateur commun de ces personnages toujours susceptibles d'être arrêtés, cambriolés, c'est la peur. Cette peur, par métonymie, c'est aussi celle que connaissaient tous les Tunisiens et qui les a fait se taire pendant près d'un quart de siècle face à la dictature de Ben Ali. Peur d'être tabassé, envoyé en prison ou torturé...
Ainsi, l'un des slogans de cette révolution, entre "Dégage Ben Ali" et "Le pouvoir au peuple", était : "Plus jamais peur !". Au cours du documentaire, on comprend que cette peur a peu à peu changé de camp : au fur et à mesure que l'élan révolutionnaire prenait de l'ampleur, c'est le régime de Ben Ali qui se met à trembler devant ceux qui lui obéissaient encore quelques mois plus tôt.
Entre les manifestations de rue, les sit-in, les grèves de la faim et les répressions violentes, entre les grenades lacrymogènes, l'hymne national chanté comme un cri de guerre et les policiers qui montrent leur sympathie pour les révolutionnaires, Plus jamais peur rassemble les images fortes d'un peuple qui se libère après vingt-trois ans de régime dictatorial.
S'il ne fallait en retenir qu'une, ce serait peut-être celle de ce jeune diplômé qui s'est cousu la bouche pour montrer que la dictature de Ben Ali le réduit au silence, le musèle.
Tourné sur le vif, le documentaire restitue le sentiment d'urgence des révolutionnaires avec une caméra qui les suit au plus près, presque toujours portée à la main, et qui donne aux spectateurs le sentiment d'être au cœur de cette révolte historique.
A travers les personnages de la cybermilitante et de l'avocate, ce documentaire a aussi le mérite de souligner le rôle crucial des femmes dans cette révolution. Le réalisateur insiste également sur l'importance d'Internet et notamment de Facebook dans la propagation de cette révolte, soulignant ainsi le rôle qu'ont tenu les jeunes générations, instruites, ancrées dans la modernité, connectées au monde, ouvertes sur les autres cultures.